Les Sœurs Goadec à Bobino

 

 

 

Quelques extraits

 

La venue des Sœurs Goadec à Bobino, l'un des temples du music-hall parisien, en 1973, constitua un moment particulier - et controversé - de la reconnaissance de la chanson bretonne, ou du moins du Kan Ha Diskan (littéralement "chant et déchant" ) avait en effet, pour l'essentiel, été circonscrite aux festou-noz, ces "fêtes de nuit" ou bals bretons organisés dans les villages, terrain naturel d'expression des Sœurs Goadec elle-mêmes et de la plupart des chanteurs bretons de tradition. A la différence du music - hall, le festou-noz n'est pas un spectacle, mais bien une fête collective au cours de laquelle les spectateurs/ auditeurs, en dialogue intime avec les chanteurs, deviennent acteurs de leur propre culture. Et à la différence des bals voués à d'autres formes de danses (valve, tango ou rock and roll par exemple), la danse ne s'y pratique pas par couples, mais collectivement, en rang ou en cercle. Ce qui suppose une aire de danse assez vaste pour y évoluer en groupe, sans être gêné par des rangées de fauteuils.

 

Dès lors, que pouvait représenter cette mise en spectacle du fest - noz, à Paris de surcroît, c'est - à -dire coupé de ce qui semblait être son environnement naturel, voire immuable, sans parler de sa population? Certains y virent une manœuvre de récupération commerciale par le show - business, ou à tout le moins un contresens culturel; les plus optimistes affirmèrent au contraire que c'était là une chance pour la culture populaire de la Bretagne la plus enracinée, la moins "folklorisée", de montrer à l'extérieur sa richesse et sa vivacité. Une occasion d'expliquer, aussi, pourquoi un Alan Stivell, alors récemment parvenu au vedettariat, tenait ces trois sœurs et leur répertoire en si haute estime. Dans une préface, il observait ceci: "depuis que je les ai connues (depuis 1960), je n'ai cessé de les admirer et de reconnaître en elles les dépositaires de mélodies et d'un style vocal perdus par beaucoup de chanteurs traditionnels, même âgés. Leur influence d'abord sur notre musique au bagad Bleimor puis sur Stivell fut déterminante."

 

Qu'arriva - t - il lors de ces quelques mémorables soirées? Passé les premières minutes de curiosité "folklorique", due en partie à la surprise de les voir et de les entendre communiquer un tel rythme, une telle énergie "malgré" leurs âges respectables, le public - breton en parti seulement - écouta, avec étonnement sans doute, mais très vite avec joie et enthousiasme. Il se laissa bercer par les mélodies comme "Elysa", qui avaient déjà séduit l'assistance des festivals de Kertalg 1972 et 1973. Et puis, peu à peu, comme on en avait déjà pris l'habitude aux concerts de Stivell, à l'Olympia et ailleurs, des rangées entières de fauteuils se vidèrent et des dizaines de spectateurs, redevant à leur tour acteurs, dansèrent la gavotte, le plinn ou le pach-pi, dans des travées devenues soudain très étroites! Certes, il se trouvait dans l'assistance quelques "meneurs" rompus à ce genre d'exercice. Mais les nouveaux ne tardèrent pas à leur emboîter le pas. Faut-il en déduire que ce fut, à l'encontre des prévisions les plus pessimistes, la culture bretonne qui récupéra le music-hall parisien? Ce serait sans doute bien naïf ou présomptueux. Simplement, la démonstration fut faite et ni les Sœurs Goadec, ni des danseurs n'y perdirent une once de leur dignité.

 

Finalement, la seule "concession" qu'avaient dû accepter en l'occurrence Maryvonne, Thasie et Eugénie avait été de quitter pour quelques jours leur ferme des environs de Carhaix et d'y déléguer provisoirement le soin des vaches. Jusqu'alors, les fest-noz, avec retour obligé dans la nuit.

 

Nées au tournant du siècle, les Sœurs Goadec ont appris à chanter dès leur enfance, par imprégnation de leur tradition familiale: leur mère, qui chanta jusqu'à la fin de ses jours; leurs frères et sœurs (c'était une famille de 13 enfants), leur enseignèrent ce style de chant avec "tuilage". Une technique où le second chanteur, à l'unisson, prend appui sur la dernière syllabe émise par le premier, qui s'interrompt et reprend son souffle, avec pour résultat la possibilité de faire durer très longtemps les chansons. Ils leur apprirent aussi le plus clair de leur répertoire, transmis de bouche à oreille et parfois complété par l'acquisition de "feuilles volantes". Plus tard, la vie, les mariages, le travail les séparèrent en tant que famille chantante. Et puis, en 1956, à la faveur d'un renouveau des festou-noz, avec concours à la clé, elles acceptèrent de se reformer. Leur renommée les fit de mander de plus en plus loin, de plus en plus souvent.

 

Un quart de siècle a passé depuis ces folles soirée de Bobino. L'une des trois Sœurs, Maryvonne, nous a quittés. Une autre, Eugénie, a continué à pratiquer le Kan Ha Diskan en autre compagnie. Et surtout, des dizaines de chanteuses et de chanteurs, qui, comme Stivell, ont appris en les écoutant, perpétuent de nos jours cette tradition vivante. Une tradition désormais reconnue et respectée, y compris hors de Bretagne.

 

JACQUES VASSAL

 

 

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